Et si nous parlions sécurité ?

La sécurité est le souci premier de l'individu et la responsabilité de toute la ligne hiérarchique.

Jean-Marc Rousseau, scénariste, concepteur et comédien formateur chez Théâtre à la Carte, nous explique comment il a été amené à écrire 2 saynètes sur la thématique de la sécurité au travail.

Que penses-tu de la notion de sécurité en entreprise ?

On a vraiment progressé en matière de sécurité, ce qui m’apparaît comme très encourageant. Les actions menées pour identifier les risques et les prévenir font de toute évidence partie de la mission de tout un chacun au quotidien. Les entreprises et les salariés en ont compris les enjeux et l’information en ce sens passe mieux…   ça bouge ! On a passé le cap du quoi.

Demander à ses équipes qu’elles mettent les EPI ou qu’elles respectent les procédures est désormais normalisé. Le plafond auquel on se heurte est l’évaluation du risque, et le comment, comment on agit ? Comment on communique ? Comment ancrer durablement l’idée d’une culture sécurité ? Il faut désormais porter l’idée qu’il ne s’agit plus de simplement remplir sa mission, mais bien de s’assurer qu’en effectuant sa tâche on a toujours été en sécurité. C’est le souci premier de l’individu et la responsabilité de toute la ligne hiérarchique. “Si tu as fait ce que je t’ai demandé mais que tu n’as pas respecté les consignes de sécurité, alors je ne suis pas satisfait ! Tu n’as pas répondu à mes attentes !” Dès lors, les aspects sécuritaires ne sont plus des valeurs ajoutées au travail mais bien le moyen de réaliser ce même travail.

Si faire respecter les règles et procédures constitue un premier niveau de management, il est fragile car mis en compétition avec les notions de productivité, de pression temporelle et donc de l’aspect commercial. Le niveau supérieur consistera à élever les notions de sécurité au niveau des règles de philosophie de vie et de comportement. L’individu doit prendre en main sa sécurité et au sein du groupe, c’est la prise en compte de la sécurité de tous par tous. C’est la vigilance partagée, mais je préfère ici parler d’intelligence partagée de sécurité.

Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire les saynètes « la sécurité sur le terrain » et « prise d’étage » ?

La sécurité sur le terrain a été pensée justement pour illustrer ce comment, et avec ses saynètes  on flirte avec le facteur humain. Nicolas BOILEAU, poète et écrivain français, a dit : «ce que l’on conçoit bien, s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément». Avec le théâtre, on peut mettre en scène et lutter contre les idées préconçues et donner du sens au pourquoi de la sécurité : « J’ai toujours fait comme ça, et avant, pour ce type d’intervention on ne faisait jamais comme ça et il n’y avait pas plus d’accidents », «si je ne me dépêche pas de le faire, je vais me faire engueuler par le chef, alors je fais à ma sauce», «si je dis que je ne sais pas faire, je vais passer pour un rigolo», «j’ai jamais fait comme ça, c’est une perte de temps de faire autrement, j’aurais plus vite fait autrement». Les raisons de ces idées reçues peuvent être multifactorielles : un modèle antérieur qui est reproduit, une redéfinition des conditions d’exécution, un but mal défini, etc. Le théâtre offre un miroir de situations vécues et donne une chance de les modifier. C’est un moment de partage où les protagonistes et les antagonistes se croisent, se parlent, communiquent, s’entraident sans se juger car je peux appréhender leurs raisons, bonnes ou mauvaises. L’incompréhension des comportements de l’autre à ne pas agir en conformité à ce que je lui dis, aux règles, ne fait plus peur. On en reconnaît les failles, les incompréhensions. On ne se contente plus de descendre les messages mais on rentre en contact, on tente de briser les barrières, en identifiant les peurs, les freins et on se donne les moyens d’agir durablement en remettant de l’humain, là ou l’on ne le voyait plus pour ne pas passer faible, pour se montrer fort. Je t’aide en m’aidant moi-même. C’est l’intelligence partagée de sécurité.

En ce qui concerne Prise d’étage il était essentiel pour nous, parce que c’est notre métier de pédagogues et d’artistes, et face à une telle menace que sont les prises d’otages, de poser les bases d’une culture sécurité, d’une culture de solidarité et de développer les gestes qui sauvent. Comme en SST (Sauveteur Secouriste du Travail), si je connais les gestes qui sauvent et ceux qu’il ne faut pas faire, si j’ai les bons réflexes, je serai à même de secourir quelqu’un et de me secourir. Et comme l’a dit l’Abbé Pierre en parlant de sa vie au service des autres : «Si toutes mes actions ne devaient sauver qu’une personne, cela en valait toutes les peines

Quelles ont été tes sources d’inspiration ?

Ma première source d’inspiration c’est la vie. Je regarde le monde qui m’entoure pour identifier ce qui grippe dans la machine émotionnelle, dans nos échanges, dans nos transactions entre êtres humains. Je pars du postulat que quoi qu’on fasse, on ne le fait pas exprès, délibérément, mais que l’incompréhension, le manque d’informations, les préjugés jettent le trouble dans nos entrailles et dans nos pensées. C’est cela qui amène la confusion.

Des réactions qui peuvent paraître inappropriées pour les uns ne sont que des réponses pour les autres parce qu’elles semblent les plus adaptées, les plus pertinentes à l’instant T. Là, il faut informer et former. Informer encore et encore pour combattre les habitudes et former parce que les circonstances et les connaissances évoluent. Si on change nos perceptions, on peut changer la réponse. Forcer la compréhension, ou la flatter à coup de sanctions ou de primes a ses limites et n’attire pas l’adhésion sur du long terme et la prise en compte dans notre ADN de la culture sécurité.

As-tu des conseils pour ceux qui entreprennent une telle démarche ?

Réinventons des modèles pour parler de la sécurité… Le théâtre, les scénaristes, les acteurs sont là pour ça.  Il ne faut pas cesser de se réinventer. Ne pas se laisser gagner par la lassitude. Le théâtre et les outils de communication doivent nous apprendre à mieux nous parler, à nous dire les choses, nous entraîner, prévenir et nous remercier d’être bienveillants les uns envers les autres…

Il faut, je crois, redonner la parole au groupe pour qu’il soit son propre ambassadeur de sa sécurité. Accordons à la sécurité une vraie place. Elle doit être portée, incarnée à tous les niveaux hiérarchiques. Le fin du fin, serait d’être remercié pour notre bienveillance à son égard par une personne que l’on aurait repris avec assertivité sur un comportement accidentogène. Là, on aurait tout gagné.